Nous ne gagnerons pas seuls : ce que la Primaire Populaire de 2022 peut nous apprendre aujourd’hui
Pourquoi la gauche et la société civile doivent apprendre à former un seul camp sans devenir identiques
Pendant la campagne présidentielle française de 2022, j’ai passé des centaines d’heures dans des réunions entre responsables de partis, militants, syndicalistes, écologistes, féministes, antiracistes et membres d’associations. Avec la Primaire populaire, nous voulions empêcher une nouvelle dispersion de la gauche et faire émerger une candidature commune. L’initiative a rassemblé 540 000 votantes et votants et bénéficié d’une présence médiatique presque quotidienne. Pendant plusieurs semaines, l’union de la gauche n’était plus une préoccupation réservée aux appareils : elle était devenue un sujet national.
Sur le papier, notre intuition était simple : face à l’urgence sociale, au dérèglement climatique et à la progression de l’extrême droite, aucun parti ne pouvait gagner seul. Dans les réunions, pourtant, nous parlions autant de places, de procédures, de candidatures et de vieilles blessures que de la transformation du pays.
Je me souviens de réunions en visioconférence où nous proposions de commencer par quelques minutes d’écoute, afin que chacun puisse dire dans quel état il arrivait. Certains responsables politiques nous traitaient de rêveurs, de gens trop doux ou trop proches de la culture des start-up. Pour eux, la politique sérieuse était nécessairement brutale. Le rapport de force était réel ; prendre soin des relations semblait naïf.
Nous avons malgré tout fait travailler ensemble dix-sept organisations et dégagé des convergences entre quatre grands programmes. Mais nous n’avons pas obtenu l’union avant l’élection présidentielle. Après l’élimination de la gauche au premier tour, les mêmes partis ont conclu l’accord de la NUPES pour les législatives. Ce qui avait été présenté comme irréaliste est soudain devenu indispensable.
Cette expérience m’a laissé une conviction et une question. La conviction : l’union est possible lorsque la nécessité devient incontestable. La question : pourquoi devons-nous toujours attendre la catastrophe pour la construire?

Premier postulat : prendre acte de la période d’exception
La politique française reste souvent organisée comme si l’alternance ordinaire pouvait continuer indéfiniment. Chaque parti protège son identité, mesure son influence et prépare l’élection suivante. Mais nous ne traversons pas une période ordinaire. Le dérèglement climatique menace les conditions mêmes d’une vie digne. Les inégalités concentrent les richesses et le pouvoir entre quelques mains. L’extrême droite transforme l’insécurité sociale en hostilité envers les étrangers, les musulmans, les minorités et toutes celles et ceux qu’elle désigne comme extérieurs à la nation.
L’histoire française offre un précédent utile. En 1876, cinq ans après une victoire écrasante des monarchistes, les républicains conservateurs, modérés et radicaux ont présenté une seule candidature par circonscription. Leurs désaccords étaient immenses, mais ils avaient compris que la survie de la République passait avant leur compétition. Leur victoire a ouvert la voie aux grandes libertés républicaines : presse, école, syndicats, associations et liberté de conscience. La leçon n’est pas de copier cette coalition ; elle est de reconnaître qu’une période d’exception change la hiérarchie des désaccords.
Deuxième postulat : voir la tripolarisation telle qu’elle est
J’appelle ces deux adversaires « l’extrême argent » et l’extrême droite. La première classe les êtres humains selon ce qu’ils possèdent ; la seconde selon ce qu’ils sont supposés être. L’une sépare les riches des pauvres, l’autre les « vrais » nationaux des autres. Elles ne sont pas identiques, mais elles se nourrissent mutuellement : l’abandon social produit de la peur, et la peur peut être détournée contre plus fragile que soi.
Entre ces deux projets, il existe un troisième camp : celui d’une société écologique, démocratique et sociale dans laquelle la dignité ne dépend ni du patrimoine, ni de l’origine, ni de la religion, ni du genre. Ce camp est déjà présent partout. Il vit dans les partis de gauche, mais aussi dans les syndicats, les associations, les collectifs de quartier, les mouvements climatiques, les coopératives et les solidarités quotidiennes. Son problème n’est pas d’abord le manque d’idées. Son problème est son incapacité à se reconnaître et à s’organiser comme un même camp.
Ce rapport de force se joue aussi dans l’information. Quand quelques propriétaires peuvent fixer l’agenda médiatique et déplacer les frontières de ce qui paraît acceptable, l’extrême argent dispose d’un pouvoir culturel qui bénéficie à l’extrême droite. Défendre une presse indépendante, pluraliste et dotée de statuts qui protègent les rédactions n’est donc pas un sujet périphérique : c’est une condition de la compétition démocratique.

Notre première erreur : croire qu’un accord suffisait
Avec la Primaire populaire, nous avons beaucoup travaillé sur les règles et les propositions communes. Nous pensions qu’en démontrant la proximité des programmes et le désir d’union des électeurs, nous rendrions l’accord inévitable. Nous avons sous-estimé deux choses : la force des appareils et la profondeur des cultures politiques.
Un parti protège aussi une histoire, des salariés, des élus et sa place dans le paysage politique. Demander l’union sans reconnaître ces intérêts revenait parfois à lui demander de risquer sa survie pour un bénéfice collectif incertain. À l’inverse, plusieurs partis ont considéré la société civile comme un réservoir de bénévoles, de voix ou de manifestants, non comme un partenaire des décisions.
Le pouvoir se trouvait donc moins dans la qualité de nos arguments que dans la capacité de chaque organisation à dire non, à attendre et à nous épuiser. Nous avions une force morale, 540 000 personnes mobilisées et une omniprésence médiatique ; les partis détenaient les candidatures, les financements et les investitures. Nous avons parfois confondu visibilité, mobilisation et pouvoir institutionnel. L’ampleur de la Primaire populaire nous donnait une légitimité incontestable pour poser la question de l’union, mais pas la capacité d’imposer sa réponse.
Je referais le travail patient de convergence. Je ne referais pas l’erreur de croire qu’une bonne procédure peut, à elle seule, dépasser les intérêts et les cultures. Une coalition doit parler franchement des pouvoirs de chacun : qui décide, qui peut bloquer, qui prend le risque et qui reçoit le bénéfice ? Si ces questions restent cachées, elles finissent toujours par gouverner la coalition.
Troisième postulat : ne pas repartir d’une page blanche
Notre travail avait aussi montré que la gauche ne manquait pas d’un programme commun. L’Avenir en commun, puis les 650 mesures de la NUPES, avaient déjà établi un socle substantiel. Tout pouvait être amendé et bonifié, mais rouvrir chaque fois l’ensemble des débats revenait à organiser notre propre impuissance.
Prendre ce socle pour acquis ne signifie pas reconnaître la propriété ou l’hégémonie d’un parti. Les 22 % obtenus par Jean-Luc Mélenchon en 2022 appartenaient à une coalition électorale bien plus large que La France insoumise. Des socialistes, écologistes, communistes et citoyens sans parti avaient voté pour la candidature la mieux placée. Un programme peut constituer un point de départ commun sans que l’organisation qui l’a porté devienne propriétaire du camp.
La société civile doit pouvoir amender ce socle à partir de l’expérience vécue. Mais le débat devrait commencer par : « Qu’améliorons-nous ? », et non par : « Qui réussira à imposer son programme aux autres ? »

La société civile ne doit plus être l’équipe de soutien
Le principal enseignement que je tire de notre échec est que l’union de la gauche ne peut pas être seulement une négociation entre partis. Elle doit devenir une alliance entre les forces politiques et la société organisée.
Il ne s’agit pas de remplacer les partis, nécessaires pour présenter des candidats, élaborer des lois et gouverner. Mais les associations connaissent les conséquences des politiques publiques ; les syndicats, le travail ; les collectifs antiracistes, ce que les institutions ne voient pas ; les mouvements écologistes, les limites physiques que les calendriers repoussent ; les coopératives, d’autres manières de produire et de décider.
Inviter ces acteurs à applaudir un programme déjà écrit n’est pas partager le pouvoir. Une prochaine coalition devrait leur réserver des places dans ses organes de délibération, son programme et une partie de ses candidatures, ainsi que des espaces locaux permanents où travailler ensemble entre les élections.
Cette ouverture impose une réciprocité. La société civile doit accepter la responsabilité du compromis, du budget et de la mise en œuvre. Il est plus facile d’exiger que de gouverner. Les partis, eux, doivent accepter que l’expérience ne se mesure pas seulement au nombre d’années passées dans un appareil.
Quatrième postulat : aligner le projet, les comportements et le récit
La culture interne détermine ce qu’une coalition devient sous pression. Une organisation qui promet la démocratie mais humilie ses partenaires, défend l’égalité mais concentre les décisions, ou parle de soin tout en épuisant ses militants détruit son propre récit.
Dans nos réunions, nous avions raison de proposer de l’écoute, des règles de désaccord et de la coopération. Nous avions tort, parfois, de les présenter comme si la bienveillance pouvait remplacer le rapport de force. Elle ne le peut pas. Mais le rapport de force ne dispense pas de construire la confiance. La leçon est de tenir les deux : nommer les intérêts sans brutaliser les personnes ; organiser les désaccords sans transformer les partenaires en ennemis.
Concrètement, je commencerais aujourd’hui par cinq engagements simples : un socle programmatique limité mais contraignant ; une direction réellement pluraliste ; une place garantie aux syndicats, associations et mouvements ; des règles transparentes de décision et de résolution des conflits ; enfin, une discipline commune qui interdit les attaques personnelles et les règlements de comptes anonymes.
Cinquième postulat : organiser l’unité dans la diversité
La gauche française croit parfois qu’il faut se ressembler pour marcher ensemble. Dès qu’un désaccord apparaît, certains y voient une trahison ; dès qu’une organisation prend plus de place, les autres craignent l’effacement. On oscille alors entre l’hégémonie d’un parti et la division de tous.
Il faut tenir ensemble deux phrases : l’unité n’est pas l’uniformité ; la diversité n’est pas la division. S’unir ne signifie pas abolir les différences entre socialistes, écologistes, communistes, mouvements citoyens ou syndicats. Une coalition solide donne plutôt un cadre au conflit. Elle distingue le socle qui engage tout le monde, les sujets laissés au débat et les limites qui rendraient la coopération impossible. Elle permet de dire publiquement : « Nous ne sommes pas d’accord sur ce point, mais nous gouvernerons ensemble sur celui-ci. »
Je ne sais pas si cela suffirait à gagner. Notre expérience m’a appris à me méfier des recettes. Je sais en revanche ce qui conduit presque sûrement à perdre : attendre qu’un parti devienne seul assez puissant, traiter chaque divergence comme une rupture et convoquer la société civile uniquement lorsqu’il faut remplir une place.
L’union n’est pas seulement une stratégie électorale. Elle est déjà une proposition de société. Si nous sommes incapables de partager le pouvoir entre nos propres organisations, pourquoi les citoyens croiraient-ils que nous saurons le redistribuer dans le pays ? Si nous parvenons, au contraire, à coopérer sans effacer nos différences, nous montrerons concrètement ce que pourrait être une société juste : non pas une société sans conflits, mais une société qui refuse que l’argent ou l’identité décident seuls de la valeur d’une vie.